La question revient à chaque nouvelle sortie Marvel : est-ce que Thor, le vrai, ressemblait à ça ? La réponse tient en une phrase : le studio a puisé dans un matériau bien réel, l’a poli, puis l’a largement réinventé pour le grand écran.
Ce que Marvel a pris tel quel
Le nom du héros, son marteau Mjöllnir, le royaume d’Asgard et la figure de Loki ne sont pas des inventions de studio : ce sont des éléments qui existaient bien avant les comics, fixés pour l’essentiel par les textes islandais du Moyen Âge. Le principal recueil de ces récits est l’Edda compilée au XIIIe siècle par Snorri Sturluson, chef politique islandais et lettré qui a mis par écrit une bonne partie de ce que l’on sait aujourd’hui des dieux nordiques. Sans son travail de compilation, une large part de la mythologie scandinave aurait probablement disparu avec l’oralité qui la portait.
Dans les sources anciennes déjà, Thor est un dieu du tonnerre, roux, costaud, plutôt bon vivant, et son marteau frappe fort : ce trait-là, Marvel ne l’a pas trahi. Mjöllnir garde même, dans les films, cette idée qu’il ne se laisse pas manier par n’importe qui — un écho lointain, mais réel, de sa réputation d’arme presque vivante dans les récits d’origine.
Ce que le studio a changé sans complexe
Le plus gros écart concerne Loki. Dans les textes nordiques, il n’est pas le fils adoptif d’Odin ni le frère de sang de Thor : c’est un géant, compagnon de route d’Odin avec qui il a prêté un serment de fraternité, ce qui est très différent d’un lien filial. Marvel a choisi la version « frères qui se détestent et s’aiment », plus lisible pour un scénario de blockbuster, mais elle s’éloigne franchement du matériau de départ.
Même chose pour le ton général : les dieux scandinaves des sources anciennes ne sont pas des figures polies ni particulièrement sympathiques. Ils rusent, ils trahissent, ils se font piéger par leurs propres excès. Le blockbuster, lui, a besoin de héros auxquels s’attacher sur la durée d’une saga, ce qui explique pourquoi Thor devient progressivement plus posé, plus drôle, plus proche d’un capitaine d’équipe que d’un dieu tempétueux.
Le décor, lui aussi, doit davantage au design de studio qu’à une reconstitution : l’Asgard des films, avec ses tours dorées et son architecture presque futuriste, n’a pas grand-chose à voir avec la ferme cosmique décrite dans les textes, où les neuf mondes sont reliés par l’arbre Yggdrasil plutôt que par une architecture urbaine.
Des emprunts plus tardifs, assumés comme tels
Les films suivants sont allés chercher plus loin dans le matériau nordique. Hela, présentée comme la sœur cachée de Thor, doit son nom et sa fonction de souveraine des morts à Hel, la figure féminine qui régnait sur le royaume des défunts dans les textes islandais — même si, là encore, aucune généalogie ancienne n’en fait la fille d’Odin. Les Valkyries, chargées de choisir les morts dignes du Valhalla, existent elles aussi dans les sources d’origine. Le studio a même construit tout un film autour d’une version du Ragnarök, la fin du monde nordique, dont l’issue à l’écran s’écarte largement de celle que racontent les poèmes anciens.
Pourquoi ça n’enlève rien à l’intérêt du film
Ce n’est pas un problème en soi : un blockbuster n’a pas vocation à être un cours de civilisation, et il serait absurde de lui reprocher ses libertés. Ce qui est intéressant, en revanche, c’est de repérer où passe la frontière entre la source et l’adaptation, parce que c’est souvent là que se niche ce qui a vraiment fasciné les scénaristes. Le même mouvement d’appropriation libre se retrouve d’ailleurs très largement dans les jeux vidéo inspirés de mythologies anciennes, où les studios piochent des noms et des figures pour construire un univers qui leur est propre.
Pour qui veut remonter aux sources plutôt qu’à leur adaptation, il vaut mieux se plonger directement dans les récits nordiques d’origine, comme ce que racontent vraiment les textes sur la fin du monde nordique — on y croise un Loki, un Odin et un Thor nettement plus rugueux que leurs doubles en cape rouge.



