Devant une vitrine remplie d’amphores et de cratères, la question revient souvent : comment savoir si ce personnage casqué est Athéna ou simplement un guerrier anonyme ? Les peintres de vases grecs ne signaient pas leurs figures d’une étiquette, mais ils respectaient un code d’attributs suffisamment stable pour qu’on puisse encore aujourd’hui identifier un dieu au premier coup d’œil, à condition de connaître les bons repères.
Deux techniques, un même langage visuel
Entre le VIIe et le Ve siècle avant notre ère, la céramique grecque passe des figures noires, silhouettes sombres peintes sur l’argile claire avec des détails incisés à la pointe, aux figures rouges, technique inverse où le fond est peint en noir et les personnages laissés dans la couleur naturelle de l’argile, ce qui permet un dessin bien plus fin au pinceau. Ce changement technique, survenu vers 530 avant notre ère à Athènes, ne modifie pas le principe de fond : chaque dieu reste reconnaissable à un ou deux objets qu’il porte presque toujours, plutôt qu’à un visage particulier.
Les attributs qui ne trompent pas
Hermès se repère à son caducée, un bâton court souvent entouré de motifs, et à son pétase, le chapeau à larges bords des voyageurs. Cet attribut n’est pas une invention tardive des peintres : il trouve son origine dans le récit même de sa naissance divine, raconté par l’Hymne homérique à Hermès, l’un des plus anciens textes qui expliquent comment le dieu reçoit ce bâton des mains d’Apollon.
« Je te donnerai une illustre baguette de félicité et de richesse, d’or pur, à trois feuilles. Elle te protégera, puissante sur tous les Dieux, par la vertu des paroles et des actions utiles. »
Cette « baguette à trois feuilles » promise par Apollon est bien l’ancêtre du caducée que l’on retrouve, quelques siècles plus tard, entre les mains d’Hermès sur les vases attiques.
Athéna, elle, se reconnaît à l’égide, un pan d’étoffe ou de peau bordé de franges, parfois orné de la tête de Méduse, qu’elle porte en bandoulière par-dessus sa tunique, associée au casque et à la lance. Dionysos, enfin, tient presque toujours un thyrse, une tige de fenouil surmontée d’une pomme de pin et parfois entourée de lierre, qui accompagne aussi bien les scènes de banquet que les processions de son cortège.
D’autres attributs fonctionnent sur le même principe et méritent d’être mémorisés en priorité : le trident pour Poséidon, la foudre ou l’aigle pour Zeus, l’arc et le carquois pour Artémis, le casque et la lance courte pour Arès. Le classement se complique parfois lorsque deux figures partagent un objet proche, comme la lyre qu’Apollon tient aussi bien qu’Hermès la lui a offerte selon certains récits : c’est alors la posture ou la scène entière, plutôt qu’un seul objet isolé, qui permet de trancher.
Pourquoi ce jeu d’identification fonctionne encore
Ce jeu d’identification par les attributs n’a rien d’anecdotique : il reproduit exactement la manière dont les Grecs eux-mêmes reconnaissaient leurs dieux sur un vase, une monnaie ou une frise, sans avoir besoin d’inscription. Le musée du Louvre conserve plusieurs centaines de vases à figures noires et à figures rouges où l’exercice se pratique en vrai, amphore après amphore, avec toujours les mêmes indices à traquer : un trident, une chouette, un carquois. Le même principe s’applique aux monnaies antiques et aux frises sculptées de temples, où l’espace disponible est trop réduit pour représenter une scène entière : l’attribut seul devient alors la signature du dieu, condensée en un seul objet reconnaissable de loin.
Ce mode de reconnaissance a d’ailleurs traversé les siècles presque sans changer : un caducée signale encore aujourd’hui le commerce ou la diplomatie, une égide désigne au sens figuré une protection, et un trident reste associé à la mer bien au-delà des musées, jusque sur certains blasons ou logos contemporains.
Le même réflexe de reconnaissance fonctionne aussi en littérature : pour qui veut ensuite retrouver ces dieux dans un texte plutôt que sur une image, choisir une bonne traduction de l’Odyssée permet de les voir agir avec les mêmes attributs que sur la céramique. Et pour les croiser une dernière fois sculptés dans la pierre, plusieurs sites antiques encore debout en Grèce valent le déplacement.
Le texte complet de l’Hymne homérique à Hermès, dans la traduction de Leconte de Lisle disponible sur Wikisource, raconte l’épisode complet de ce don d’Apollon.



